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Interreligieux

Rencontre avec un imam

01 janvier 2021

Mahmoud Doua, imam de la mosquée de Cenon-Rive-droite, a une formation universitaire (science -politique) ; il s’intéresse au monde géopolitique et travaille sur le djihadisme. Il fait des formations sur « laïcité et fait religieux » à l’Institut Régional du Travail Social et à l’école d’administration pénitentiaire. Il répond à nos questions.

Comment se passe un ministère d’imam ?

Il n’y a pas une autorité centrale qui désigne les imams, mais chaque association cultuelle recrute un imam qui est diplômé de l’institut théologique (Paris ou Château-Chinon) ; malheureusement, le programme n’est pas du tout adapté au contexte français. En revanche, à Bordeaux, on a la chance d’avoir un grand théologien Tareq Oubrou qui a développé son propre séminaire de formation des imams et cadres religieux. Il développe une école de théologie canonique : « islam dans la laïcité ». Toute sa problématique, c’est de penser l’islam comme droit canon dans le contexte français (cf son livre Appel à la réconciliation !). On est formé dans ces séminaires et recrutés par Fédération musulmane de Gironde.

Chaque association, chaque mosquée recrute ses imams comme elle veut, même des personnes non formées.

On voit une généralisation des agressions religieuses. D’où vient ce regain de violence à l’égard des religieux ?

C’est une conséquence de la sécularisation. Il y a une contre-sécularisation avec un retour de la religion par le biais de l’identitaire. Ce n’est plus la quête spirituelle qui motive, mais ce sont les problèmes de confiance avec les politiques, des problèmes sociaux…

Au lieu de passer par une institution religieuse, on adopte sa propre religiosité, ceci accentué avec les réseaux sociaux. Ce sont des gens qui ont un sentiment religieux mais pas de formation ; c’est comme l’idolâtrie d’avant, des gens qui prennent leurs propres émotions pour Dieu et ils essaient d’exprimer leurs peurs et leurs angoisses à travers un Dieu imaginaire qui n’est ni le Dieu de la Bible ni du Coran. Ce sont des personnes qui n’ont pas de formation et ont un accès sauvage au texte. On a besoin de la médiation humaine pour accéder aux textes. Les textes sont lus par des hommes et des femmes (comme chez les protestants). On ne peut pas les lire comme ça, sinon on tombe dans cet intégrisme. La contre-sécularisation extrême est la violence terroriste.

Comment sortir de cet engrenage ? Les politiques n’ont eu de cesse de mettre de côté le fait religieux au nom de la laïcité (mal comprise).

Quand je fais des séminaires, je passe plus de temps à faire comprendre à expliquer la laïcité que le fait religieux lui-même. La laïcité est la gestion du pluralisme avec la liberté de conscience et la liberté du culte. On a le droit de croire ou de ne pas croire, et on doit pouvoir pratiquer son culte. La méconnaissance totale des religions est proche de l’illettrisme. Alors nous, on défend l’idée qu’il faut renforcer la république et la laïcité et agir pour diffuser la connaissance des religions. Là l’état a une grande responsabilité dans cela. A Bordeaux, on appelle cela la théologie préventive. Il faut donner des éléments de réponses en préservant notre modèle français de laïcité s’il est bien compris.

Les politiques ont peur des religions ; ils ont l’impression de se compromettre quand ils échangent avec des responsables religieux. Il y a une coupure nette entre politique et religion. On ne dit plus sa religion, on est dans le déni de la religion.

Au niveau de la République, les religions ont toute leur place. L’observatoire de la laïcité travaille auprès de Matignon ; ils font de très bons travaux. Le problème ne se pose pas au niveau de l’État mais au niveau de la société civile ; le politique est aujourd’hui obligé de tenir compte de l’opinion. Il y a une opinion répandue en France que la religion est de l’ordre du privé. Alors que les religions sont bien là ! Au niveau de la crise du Covid, quelles sont les associations qui sont là pour aider les plus démunis, les isolés ? Ce sont essentiellement des associations affiliées à des grandes institutions religieuses.

Il y a une laïcité idéologique très hostile aux religions. Parallèlement, il y a des mouvements extrémistes religieux qui sont très dangereux, que ce soit l’extrême droite catholique, le wahabisme religieux qui utilise l’islam comme une contre-culture. Le séparatisme est une réalité dans certains quartiers, où la religion est affiliée au grand banditisme. Ces mouvements extrémistes s’auto-financent avec la vente de drogue, les mariages clandestins et les trafics en tout genre. Il est dans le rôle des religieux d’expliquer. Le radicalisme ne sort pas des mosquées. Il se réalise sur internet. Les mosquées en France sont majoritairement ethniques. Or nous militons pour un islam français au-delà des ethnies. À Cenon, les musulmans viennent de toute part. Les mosquées qui tiennent un discourt radical, c’est très rare, pratiquement ça n’existe pas, sauf dans quelques grandes villes.

 

Pensez vous que la liberté d’expression doit être encadrée ?

La liberté d’expression est un acquis, presque un dogme ! Acquise au cours de l’histoire ; c’est un principe non négociable. J’aime beaucoup un grand penseur protestant Max Weber qui nous a déjà donné la solution ; il a dit qu’il faut équilibrer entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. C’est-à-dire que même si je suis convaincu qu’il faut caricaturer, ou dire ce que je veux, il faut aussi être responsable. Si ma caricature va blesser, ou mon article va créer des désordres publics, alors ce n’est pas la peine de le faire. Il ne faut pas cadrer la liberté d’expression mais il faut lui donner une éthique de responsabilité.

Les responsables religieux doivent apprendre à leurs fidèles l’indifférence face à ces caricatures. La grandeur de la religion, c’est de prendre de la hauteur par rapport à tout ça.

Comme l’ont dit Jésus puis Mohammed : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

 

 

La méfiance vis-à-vis des religieux nuit-il au fonctionnement au fonctionnement de votre association cultuelle ?

Oui ; par exemple le projet de la mosquée de Bordeaux a vingt ans. Aucun homme politique n’ose nous donner l’autorisation par peur de perdre des électeurs alors que nous avons le terrain et attendons encore et toujours. Ce n’est pas normal ! Normalement les municipalités, dans le cadre de la loi 1905, peuvent accorder des salles. Mais, ce n’est pas toujours fait avec discernement par méconnaissance de la théologie, ce qui nuit à l’islam en général. Par exemple, la salle du Grand Parc à Bordeaux a été attribuée à des radicaux parce que les références religieuses n’ont pas été assez vérifiées. La convention ne sera pas renouvelée, mais la méfiance augmente vis-à-vis de tous les musulmans.

La loi 1905 est un très bon cadre, il faut l’appliquer convenablement. Il faut faire connaitre la loi 1905, la laïcité, et l’islam.

 

Quels sont les enjeux au niveau de l’interreligieux ?

C’est une priorité et une nécessité aujourd’hui, parce que c’est un facteur pour maintenir le vivre ensemble. Notre modèle français de la laïcité est la gestion du pluralisme : vivre ensemble avec nos différences et nos points communs. La France est un pays qui le permet car c’est un pays pluriel et mixte. Je le vois au niveau des familles ; il y a de plus en plus de familles mixtes, entre musulmans et catholiques, musulmans et protestants ou juifs. Nous sommes sollicités tout le temps pour la médiation, l’éducation des enfants, la transmission. J’ai célébré deux mariages avec un pasteur à Périgueux. Il n’y a pas de rite chez les musulmans, ni chez les protestants, cela s’est très bien passé. Dans le couple, chacun continue à vivre sa religion, et pour les enfants, les deux époux ont l’obligation de leur faire découvrir, de transmettre. Et après les enfants feront leur choix.

L’interreligieux est important, enrichissant sur le plan spirituel et intellectuel. Il y a des séminaires et rencontres interreligieuses qui permettent de discuter et de se connaitre. On ne cherche pas à convaincre, c’est un échange qui permet de penser nos propres convictions.

Corinne Gendreau

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